Appel à communication
Colloque international
Paris, 29 et 30 novembre 2007
L’ennui, 19e-20e siècles Approches historiques
COORDINATION :
Pascale Goetschel (Centre d’histoire sociale du XXe siècle),
Christophe Granger (Centre d’histoire sociale du XXe siècle),
Nathalie Richard (Centre d’histoire des mondes modernes et des révolutions),
Sylvain Venayre (Centre d’histoire du XIXe siècle)
COMITE SCIENTIFIQUE :
Philippe Boutry, Jacqueline Carroy, Alain Corbin, Dominique Kalifa, Pascal
Ory, Annie Fourcaut, Christophe Prochasson, François Vatin
Paris I Panthéon-Sorbonne
« Monstre délicat » ainsi que le nomme Jankélévitch
, l’ennui est un objet multiforme, aux contours changeants, que
son allure d’expérience psychologique universelle semblerait
situer hors de toute historicité. Nous faisons toutefois le pari
qu’il peut être objet d’histoire(s).
Du taedium vitae des philosophes à la pathologie des manques d’appétence
fin-de-siècle, de l’affectation romantique à l’anxiété
pédagogique, des prestiges de l’introspection au levier des
désordres sociaux, il se déploie sous de multiples instances
qui toutes sans doute peuvent être historiquement situées.
Cette polymorphie suscite autant de lectures morales, médicales,
politiques et esthétiques qui peuvent faire l’objet d’analyses,
tandis que peuvent être étudiées la gestation et la
transformation des catégories sociales de perception, l’évolution
de ce qu’il est légitime de ressentir, des mots pour le dire,
des pratiques et des postures. Historiquement construit et pensé,
individuellement ressenti, l’ennui est aussi socialement distribué
entre les classes, les genres et les âges. Principe de représentation
de soi, il est ainsi organisateur de discriminations et de définitions
des autres dont les modalités changeantes méritent attention.
Se placer à l’écoute des impressions dites par les
hommes et les femmes du passé, restituer les investissements symboliques
dont l’ennui est l’objet, les codes esthétiques qui
commandent ses descriptions et les procédures savantes qui en assurent
l’explication et l’objectivation, toucher du doigt les anxiétés
sociales et médicales qu’il fait surgir et mettre en lumière
les stratégies d’évitement qu’il suscite.
C’est à ce travail d’élucidation qu’invite
ce colloque. Il pourrait se décliner en cinq axes de questionnement
dont aucun, à l’évidence, ne peut être envisagé
isolément des autres.
1 – Eprouver.
L’ennui invite à une histoire des sensibilités et
des régimes d’émotions. Tristesse, cafard, humeur
noire, lassitude, mal-être, vague à l’âme sont
autant d’états dont il faut restituer l’historicité,
en repérant comment ils émergent de la rencontre de situations
et de représentations. Jours de pluie, temps gris, province, banlieue,
file d’attente ou bien, tout à l’opposé, trop
plein des sollicitations, quels sont les facteurs et les lieux privilégiés
de l’ennui que désigne chaque époque ? Quels sentiments
du temps fait naître son expérience ? En retour, quelle gamme
des conduites et quelle façon de les vivre l’ennui favorise-t-il
ou autorise-t-il ? Comment, par exemple, organise-t-il des gestes et des
postures érigés en « indices » ? L’histoire
du bâillement, celle de la rêverie constituent en la matière
autant de pistes d’études.
2 – Décrire.
Bien entendu, il est impossible et même ruineux de prétendre
séparer ici le dit de l’éprouvé : non seulement
l’ordre des sensations n’est accessible à l’historien
que lorsqu’il est décrit ; mais plus encore, l’éprouvé
est pris en permanence dans une grammaire de figures, de codes et de styles
esthétiques, etc qui le constitue comme tel. La distinction provisoirement
maintenue autorise toutefois à interroger spécifiquement
la formation des ressorts esthétiques. Un détour par l’œuvre
d’art permet de scruter une poétique de l’ennui : formation
d’une fantasmagorie du vide, du gris et de l’atone, série
de figures propres à faire sentir. Ces procédures de description
des états de l’ennui ont déjà fait l’objet
de multiples enquêtes. Elles révèlent comment la construction
de figures d’évocation, chargées d’héritages,
distingue des « écoles » – ainsi des romantiques
– et érige l’ennui en spectacle social producteur de
connivences. Traquer ces figures jusque dans les témoignages les
plus intimes et les plus modestes, guetter dans des expressions dont la
prétention artistique est tout au plus secondaire l’invention
d’autres figures, apparaît comme une piste intéressante.
3 – Expliquer.
Il s’agirait d’éclairer le façonnement de l’ennui
en « objet » scientifique légitime et en « enjeu
» de pouvoir dans l’expertise du social. S’agissant
des deux siècles passés, la gamme des regards et des enquêtes
est ample. La médecine s’est emparée de la figure.
Au XIXe siècle, les lectures médico-psychologiques, attachées
à scruter les causes du suicide, puis la neurasthénie, la
psychasthénie ou l’aboulie, enrôlent l’ennui
dans la scrutation inquiète des caprices de l’attention et
de la volonté, dénonçant, chacune à sa manière,
les dangers de la modernité. Il est un thème inévitable
de la pédagogie et des sciences de l’éducation. La
physiologie industrielle et les sciences du travail qui, des dernières
décennies du XIXe siècle à la crise des années
1930, examinent et rationalisent le « moteur humain », le
théorisent. Plus récemment, la sociologie du travail comme
celle de la ville mais aussi, d’une autre manière, la science
économique attachée à lire les structures de la consommation
sont, elles encore, porteuses d’un savoir hérité sur
l’ennui. La gamme des explications théoriques, la diversité
des outils d’observation et de description savantes sont autant
d’objets qui s’offrent à l’étude historique.
4 – Distinguer.
L’ennui classe : il distingue les individus, et nourrit l’imaginaire
des positions et des différences sociales. Il invite ainsi à
une histoire moins sensible aux distinctions instituées qu’aux
principes de leur émergence.
L’ennui intervient de fait dans la construction et la reproduction
de la plupart des grandes distributions du monde social. Il discrimine
souvent les genres, les âges et les professions. Il nourrit l’imaginaire
des clivages entre les catégories sociales et organise des références
symboliques. Il peut être signe de raffinement ou de morgue aristocratique,
affectation bourgeoise, posture d’élite, « luxe »
que ne peut s’autoriser le « vrai » travailleur (qui
n’a pas « le temps de s’ennuyer »). Dans tous
les cas, il faut être attentif aux conditions historiques qui portent
l’ennui à désigner l’autre en se disant soi-même.
Cette histoire, est aussi celle des déchiffrements du désordre
des choses. Au gré d’un glissement subreptice du symptôme
à la cause, l’ennui explique. « La France s’ennuie
» : la formule, celle de Lamartine bien avant celle de Pierre Viansson-Ponté,
en témoigne, qui agite dans l’opposition à Guizot
le spectre de l’immobilisme et les appels au changement politique.
L’ennui devient, à l’occasion, racine d’intempérance
et de déviance. Dans les enquêtes savantes comme dans «
l’opinion publique », l’ennui est tenu en bonne place
dans l’étiologie des comportements délictueux : jusqu’aux
« blousons noirs » et au-delà.
L’ennui peut être envisagé aussi comme catégorie
de jugement. La formation, par exemple, de l’ennui en catégorie
esthétique de la critique des pièces de théâtre,
des films, des romans, et de toute une gamme de pratiques culturelles
(paysage, musée, vacances, etc.) serait particulièrement
riche d’enseignements. Plus largement, l’ennui donne lieu
à des lectures morales. D’un côté, il peut se
faire porteur de vertus, moteur d’action et d’imagination
: dans la vision sacerdotale, il est ainsi épreuve à surmonter
et occasion d’amélioration de soi. D’un autre côté,
attaché au spectre de l’inaction et de la paresse, il se
fait menace et principe de disqualification et devient symptôme
de faiblesse morale et d’inadaptation sociale.
5 – Eviter.
Indicateur de menaces et porteur d’anxiétés, l’ennui
commande le déploiement des prescriptions et des politiques d’évitement.
Occuper, s’occuper et savoir s’occuper : le mot d’ordre
organise une impressionnante gamme d’activités et d’entreprises
(philanthropiques, culturelles, commerciales, éducatives, de loisir,
etc.) dont l’étude mérite attention.
La litanie des discours de distributions de prix qui lui sont consacrés
suffit à dire combien l’évitement de l’ennui
entre dans l’ordre des entreprises pédagogiques. Il faut
comprendre dans le même sens l’élaboration médicale
de principes prophylactiques et thérapeutiques. Suivre les entreprises
destinées à tromper l’ennui conduit encore à
revisiter en partie les politiques du loisir, jusque dans l’adaptation
des rythmes des spectacles. Le souci d’évitement, enfin,
inspire des pratiques individuelles, poussant l’individu à
construire son existence selon les ressorts valorisants de l’aventure,
de l’esprit d’entreprise, de la course aux sensations ou encore
des désirs de la mêlée sociale. Aussi, jusque dans
ses modes d’évitement, l’ennui pèse-t-il sur
les existences.
A vocation exploratoire, ce colloque n’est exclusif d’aucune
approche, sous réserve toutefois que les propositions de communications
intègrent les perspectives historiques. Il est ouvert aux chercheurs
français et étrangers et a pour ambition de s’ouvrir
à toutes les aires culturelles.
Propositions de communications à envoyer avant le 30 avril 2007
à Pascale Goetschel (Pascale.Goetschel@univ-paris1.fr)
sous forme d’un court texte de présentation, accompagné
d’un titre provisoire (une page maximum).