COMPTE-RENDU

 

Thomas Laqueur, Le Sexe en solitaire : contribution à l’histoire culturelle de la sexualité, Gallimard, 2005, 512 p.

On se souvient du très riche et original ouvrage, la Fabrique du sexe, dans lequel Thomas Laqueur, dans une démarche alors novatrice, historicisait le sexe biologique et mettait au jour les deux modèles qui ont prévalu à tour de rôle, de la Grèce antique à nos jours: celui du sexe unique d’abord (les femmes n’étaient que des hommes imparfaits), celui des deux sexes ensuite qui triompha avec le XVIIIème et la modernité. Aujourd’hui, il réduit d’une certaine façon son champ d’analyse tout en restant sur des terrains qui lui sont familiers : il propose une histoire de la masturbation, sujet qui fut longtemps tabou. Non d’ailleurs qu’on n’en parla point. Tout le propos de Thomas Laqueur est bien d’ailleurs là d’analyser, non point des pratiques dont on ne voit pas trop quelles sources nous permettraient des les atteindre, mais les discours autour de la masturbation, les pratiques discursives qui lui sont liées.. Tout commença, aux dires de Laqueur , en 1712 ou « dans ces eaux –là ». En 1712 en effet paraît un opuscule qui ressort à un genre de « pornographie médicale soft » : Onania or the Heinous sin of self pollution ……Attribué par Laqueur à un nommé John Marten, chirurgien de son métier et par ailleurs quelque peu charlatan, Onania connut un considérable succès. Pour la première fois semble-t-il y est systématisé une violente dénonciation des maux induits par la masturbation. Les moindres en sont la cécité, la faiblesse pathologique, la neurasthénie pour ne point parler de la mort prématurée qui attend les fauteur(e)s. Et Onania n’est que le premier d’une longue série d’écrits . Médecins comme le célèbre Tissot ( autrement plus sérieux par ailleurs que John Marten), éducateurs, pédagogues, moralistes s’emparent du sujet pour construire de véritables épouvantails contre le vice caché, instruisant son procès en toute laïcité. Ce qui est curieux dans cette histoire, c’est qu’il a fallu attendre ce tout premier XVIIIème siècle pour qu’on parle seulement du sexe en solitaire. Thomas Laqueur consacre cent pages, ce qui est en soit une gageure, à l’avant 1712, cent pages pour traquer les moindres allusions et pour constater finalement qu’on ne parlait pas de la masturbation, ou si peu. Au-delà de l’analyse historique et précise des catalogues dressés des horreurs futures qui attendent le malheureux (ou la malheureuse) qui se livre au vice caché, l’intérêt du propos de Thomas Laqueur tient à l’hypothèse séduisante qu’il avance pour expliquer l’apparition du phénomène en ce fameux XVIIIème , siècle de l’immanence s’il en fut. La masturbation porte atteinte, non pas à quelque ordre divin mais à la nature même des choses et des êtres. Elle serait, de cette société du crédit naissante , la métaphore négative. La masturbation est à la fois perte inutile de la semence (c’est là d’ailleurs le vrai péché d’Onan), imagination débridée et excès. Elle représente ou symbolise tous les dangers de cette société du crédit qui fonctionne elle aussi sur l’excès, l’imagination et la perte, qui permet , comme la masturbation, d’avoir quelque chose avec du rien. Elle « est la sexualité de la modernité et de la bourgeoisie qui l’a créée », comme elle est « la pièce maîtresse d’un programme de police de l’imagination, du désir et du moi lancé par la modernité elle-même ». Hypothèse séduisante donc que celle qui transfère dans l’ordre de l’économie libidinale les peurs et les sentiments de menace que suscite le nouvel ordre économique.. Peut-être malgré tout Laqueur évacue-t-il trop vite d’autres schèmes explicatifs et notamment celui de Foucault, pour des raisons qu’il dit être, entre autres, chronologiques. Or Foucault situait l’émergence des techniques et des techniciens du bio-pouvoir, le contrôle sur les corps à partir du XVIIème, même si la gestion des populations n’intervient pour lui que vers le milieu du XVIIIème. En quoi par conséquent, le discours sur la masturbation ne serait-il pas un des vecteurs de ce bio-pouvoir, qui s’immisce jusque dans l’intimité la plus secrète des êtres, et ses tenants les agents de ce même bio-pouvoir ? Ce discours sur la masturbation est bavard autant que répressif, comme est bavard le discours sur le sexe qui caractérise la sexualité moderne. Et, puisqu’il faut bien faire quelque reproche à un livre dont on peut convenir par ailleurs sans difficulté qu’il est érudit et brillant, on peut peut-être regretter l’absence d’analyse plus systématique sur les tenants du discours : ces membres de corps professionnels nouveaux ou en transformation , médecins, moralistes, pédagogues. Toujours est-il que d’ un champ historiographique en expansion, celui de l’histoire du corps et de la sexualité, le sexe en solitaire est un des plus beaux fleurons. Moins ambitieux sans doute dans son propos qu’un Robert Muchembled qui, dans L’Orgasme et l’ Occident voit dans la répression sexuelle et les effets de sublimation induits le mécanisme de l’expansion européenne, il fait cependant bien plus que nous raconter une histoire, il propose un morceau du puzzle que serait, trente ans après Foucault, une théorie générale de la sexualité.

Françoise Blum (Paru dans la Revue Historique)